Extrait Sport & Vie

n o 186 5 en justice à l’époque mais il l’avait tout de même sévèrement tancé pour la légèreté avec laquelle il avait procédé à cette réap- propriation artistique. Ici, les rôles sont inversés, car le remake par Uchikawa de La Légende du grand judo fut pour sa part clai- rement influencé par la mode nouvelle des westerns spaghettis. Même sa musique évoque celle d’Ennio Morricone. Quel rôle a joué le film de Kurosawa dans le succès mondial du judo? Au Japon, le film a connu un grand suc- cès et il est tout à fait possible qu’il ait participé à la diffusion de la discipline sur l’archipel. Ailleurs dans le monde, non. Son influence est négligeable pour la bonne et simple raison qu’il n’a pratique- ment pas été diffusé en dehors du Japon. Aujourd’hui encore, ce film reste très peu connu. Même Bertrand Tavernier ignorait son existence. C’est dire! Les projections en sont rarissimes. D’ailleurs, au cours de ces dernières années, tous les films de Kurosawa ont été restaurés, sauf celui-là! J’essaie d’obtenir de la société Toho, dépo- sitaire des droits, qu’elle le fasse. Sans suc- cès jusqu’à présent. Si ce n’est l’influence du cinéma, com- ment expliquez-vous le succès mondial du judo? Le judo doit son succès au génie de son inventeur, Jigoro Kano, qui est parvenu à agréger les enseignements de différentes écoles de combat pour en faire une disci- pline pleine de respect et d’humilité. Je n’en étais pas convaincu quand je me suis lancé dans l’écriture de mon livre Judoka mais aujourd’hui, je peux l’affirmer: Jigoro Kano était vraiment «un homme bien» . J’ai lu tout ce que je pouvais à son propos et j’en suis arrivé à la conclusion que c’était un vrai humaniste. Dans les années 30, il défendait encore des idées pacifistes dans un pays pourtant en proie à l’exacerbation de ses penchants bellicistes. Je trouve qu’on ne le crédite pas assez souvent de toutes ces qualités humaines, alors qu’on encense d’autres individus qui le méritent peut-être moins. A qui pensez-vous? A l’écrivain Yukio Mishima, évidemment. On a théâtralisé à l’extrême son suicide par «seppuku» ou «harakiri» en novembre 1970. Dans la réalité, il s’agissait de sa part d’une entreprise assez pathétique destinée à écrire sa propre légende, imprégnée d’une idéologie de grandeur et d’exaltation des valeurs guerrières. Je fais la description de cette scène dans mon livre pour montrer à quels extrêmes narcissiques on pouvait être poussé par cette succession de crises qui ont secoué la société japonaise tout au long du XX e siècle. Il me semble que Jigoro Kano a su résister à cette folie. En quoi ce film est-il si génial? Pourl’époqueàlaquelleilaététourné,déjà. Le film sort en 1943, soit un demi-siècle à peine après l’invention du judo par Jigoro Kano. La Légende du grand judo raconte donc l’histoire de cette discipline presque autant qu’elle l’écrit. Il y a le contexte de sa sortie, aussi. Nous sommes en plein conflit mondial et pour son premier longmétrage, le jeune Kurosawa s’est vraiment démené à trouver des financements et protéger son film de la censure toujours très sévère en temps de guerre. Cela montre sa réso- lution. Il voulait vraiment adapter au cinéma le roman Sugata Sanshiro écrit par Tsuneo Tomita (**). Tout cela dégage un souffle fantastique. Quelques années plus tard, Kurosawa se laissera convaincre et tournera une suite en réponse à une com- mande des studios. Elle est moins réussie. En 1965, il sera aussi le producteur d’un remake réalisé par Seiichirô Uchikawa. C’est peut-être le film le plus étonnant des trois. L’histoire est toujours la même: celle d’un jeune judoka qui triomphe d’ad- versaires tous issus du jiu-jitsu. L’action se déroule au Japon bien sûr, mais on sent très fortement l’influence des westerns américains dans ce troisième film. On avait déjà connu cette situation mais dans l’autre sens quand, en 1960, John Sturges réalisa Les Sept Mercenaires en s’ins- pirant du film d’Akira Kurosawa sorti six ans plus tôt sous le titre Les Sept Samouraïs. Dans la filmographie de Kurosawa, il y a aussi Le Garde du corps que le réalisateur italien Sergio Leone tira de son Japon féodal pour le transposer dans un décor de Far West et tourner ainsi l’un de ses premiers films, Pour une poignée de dol- lars . Kurosawa n’avait pas attaqué Leone (*) Lire leur interview dans Sport et Vie n°161, mars 2017, page 4. (**) Tsuneo Tomita (1904-1967) était le fils du judoka Tsunejiro Tomita (1865-1935), premier disciple de Jigoro Kano. Jigoro Kano était précurseur en tout. Même en sport féminin. Throw down par Johnnie To, 2004 Yukio Mishima, un suicide très médiatique

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