Extrait L'Objet d'Art

R ares sont les occasions pour un galeriste de vivre au quotidien l’intimité de l’espace de création de l’un de ses artistes, au point de pouvoir y déceler, à la lueur froide du petit matin ou dans la douceur orangée d’une fin de journée, un jeu de plans, de lumières, de meubles et objets, où les peintures de l’artiste prennent alors une vie propre et semblent se révéler dans l’espace. Dans ces lieux, faits de silences et de lumières ressentis, de sensations reçues qui s’observent, de mémoires qui se forment et se trans- forment, de vécus, l’artiste pénètre tout entier pour y révéler, dans l’espace médité qu’est la peinture, sa vision picturale. L’historienne d’art Dora Vallier écrivait avec justesse que Vieira da Silva « laisse apparaître, face à nous, l’espace en train de devenir espace 1 ». Cette définition du regard de l’artiste, « vision multiple et une 2 » comme la décrivait René Char, pour qui extériorité et intériorité sont o"ertes tout autant au spectacle des yeux qu’à l’acuité et à la finesse d’écoute, m’a paru perceptible alors que j’emménageais, quelques années après le décès de Vieira en 1992, au sein de son atelier rue de l’Abbé Carton dans le 14 e arrondissement de Paris. Cela l'a été plus encore lorsque j'ai eu la chance de devenir propriétaire, quelques années plus tard, de sa maison-atelier du Loiret à Yèvre-le-Châtel, puis à nouveau dernièrement, en faisant l’acquisition d’un Palacete à Lisbonne, dans le Chiado, à quelques centaines de mètres du lieu de naissance de l’artiste. DE LISBONNE À PARIS Dès 1934, L’Atelier , Lisbonne , son plus grand format des années 1930, peint à Paris en souvenir de son atelier lisboète, pose les principes de son œuvre : l’espace est à la fois construit et déconstruit, en perspectives et transparences et œuvre par répétitions avec une profondeur faite de mémoires, de rythmes et de ruptures, de vécus et de sensations. Vieira da Silva fait corps avec son œuvre, et tous les portraits d’elle la montrent vêtue de robes, chemises et jupes à motifs géométriques qui se confondent avec ses peintures ; plus d’intérieur ni d’extérieur dans cette œuvre, seule une déambulation dans la trame d’un réseau spatial où l’invisible devient visible en cheminant, tel le funambule, dans la résille de l’espace-temps. L’atelier de l’Abbé Carton dans le 14 e , dans les années 1950, lui apportera à nouveau un espace tout en perspective, par ses rythmes réguliers de briques blanchies accolées les unes aux autres, de haut en bas, dans un espace de 17 m de longueur, où la lumière e"ectue des ricochets sur les lignes et les formes. Elle y logera et y travaillera avec son époux, jusqu’à leurs décès res- pectifs en 1985 et 1992, en alternance avec de nombreux séjours au Portugal, ou dans sa résidence du Loiret, à Yèvre-le-Châtel. Portrait de Vieira dans ses robes de carreaux , atelier boulevard Saint-Jacques, Paris, 1948 © Willy Maywald, Courtesy Galerie Jeanne Bucher Jaeger, Paris-Lisbonne Portrait de Vieira dans son atelier , 34 rue de l’Abbé Carton, Paris, 1948 © Wölbing-Van Dyck, Bielefeld et Ida Kar, Courtesy Jeanne Bucher Jaeger, Paris-Lisbonne 19 L’OBJET D’ART HORS - SÉRIE MARIA HELENA VIEIRA DA SILVA

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