Extrait L'Objet d'Art

3 AVRIL 2022 L’OBJET D’ART Chères lectrices, chers lecteurs, Vladimir Poutine vient de sommer ses oligarques de choisir entre leur mère patrie et le camp occidental pro-ukrainien. Ils seront, sinon, « recrachés comme un moucheron qui s’est glissé acci- dentellement dans la bouche » du peuple « et qui sait toujours distinguer les vrais patriotes des canailles et des traîtres », a expliqué le très puissant maître du Kremlin, avec le langage imagé et poétique qui le caractérise toujours. À l’heure des dilemmes, l’art et la poésie occidentaux peuvent être une source de réflexion et d’enseignement. Ainsi en est-il de la « Ballade contre la guerre » d’Eustache Deschamps, poète français du XIV e siècle qui traversa la guerre de Cent ans, des Grandes Misères de la guerre gravées par Jacques Callot pour dénoncer les ravages des armées de Louis XIII pendant la guerre de Trente ans ou des Désastres de la guerre de Goya, imaginés par l’artiste après l’inva- sion napoléonienne en Espagne. De la ballade du premier, qui, pourtant, connut la Grande peste noire, citons la première strophe : « J’ai les états de ce monde avisé Et poursuivi du petit jusqu’au grand, Tant que je suis de poursuivre lassé, Et reposer me veut dorénavant Mais entre tout, le pire et le plus pesant ; Pour âme et corps, selon mes conclusions, Est guerroyer, qui tout va détruisant ; Guerre mener n’est que damnation. » Des Misères aux Désastres, les dix-huit eaux fortes de la première série et les quatre-vingt-deux gravures de la seconde rivalisent pour mettre en scène les atrocités de la guerre, les massacres des civils innocents, et, parfois, les revers inattendus des puissances qui se croient supérieures ; « Guerre mener n’est que damnation » ainsi en est-il du gigantesque rapace carnivore de Goya, El buitre carnivoro , (estampe 76) chassé par la foule. Ces séries appartiennent à une longue tradition artistique et humaniste occidentale de représentations de la guerre et de questionnements sur ses effets – entraîner la nature hu- maine dans les pires bas-fonds de la barbarie ; l’élever au contraire par des actes d’un courage inimaginable en temps ordinaire, comme l’héroïne de Saragosse, Agustina d’Aragon pre- nant la relève des canonniers tués lors du siège de la ville qui fit 54 000 victimes espagnoles ( Que valor ! / Quel courage ! , estampe n° 7 de Goya) ou comme la résistance ukrainienne actuelle. L’Histoire, hélas, sans cesse semble se répéter, et ses enseignements (l’Espagne triompha des troupes fran- çaises et les Anglais finirent par être boutés hors de France en 1453) vite oubliés. Le cheval noir apocalyptique de La Guerre du Douanier Rousseau ou Guernica de Picasso constituent d’autres apogées de cette longue chaîne d’images, qui, d’âge en âge, de- puis le Moyen Âge, dénoncent, au grand damdes dictateurs et de leur ubris meurtrière, une vérité que le temps finit toujours par dévoiler. Chère lectrice, cher lecteur, les jours qui passent depuis le début de l’in- vasion ukrainienne, avec leur lot toujours plus grand d’horreurs quoti- diennes, font que le cœur et l’esprit y sont sans doute moins pour décou- vrir la richesse de l’actualité artistique que vous présente ce nouvel Objet d’Art : l’art des Valois au château de Fontainebleau, les grandes peintures décoratives des impressionnistes au musée de l’Orangerie, le centenaire du duc d’Aumale à Chantilly, et la menace sur le patrimoine ukrainien dé- noncée par l’Unesco. ÉDITORIAL Francisco José de Goya y Lucientes (1746-1828), Les Désastres de la guerre : le vautour carnivore . Eau-forte, 17,5 x 21,6 cm. Londres, The British Museum. © The British Museum, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / The Trustees of the British Museum

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